Objectif : remporter une défaite ?
Le Kremlin semble préparer son opinion à l'idée d'une défaite en Ukraine qui prendrait évidemment la forme d'une victoire. Et pourtant, la tension augmente...
Avant de plonger dans les affres de la politique russe, un remerciement : Vous êtes plus de 2 000 à vous être abonnés à ma lettre (plus ou moins) hebdomadaire, et en moyenne environ 3 000 à la lire à chaque publication.
Je suis conscient que de ne plus vous écrire depuis la Russie entraîne “un petit truc en moins”, alors merci pour votre soutien !
Pas évident d’être freelance en cette période de licenciements massifs dans la presse, alors je dois parfois repousser la publication de la lettre pour quelques jours, le temps de terminer des articles, et j’en suis fort désolé !
Dans les épisodes précédents…
Revenons en à notre Russie.
La situation y évolue vite, plus vite que ma lettre !
Rappelez-vous, j’ai “cassé” l’organisation de cette lettre (pour peu qu’on puisse parler d’organisation) en mars dernier.
On rembobine :
Le Kremlin a bloqué internet (mars).
La population, chauffée par l’inflation, une crise agricole et mille autres soucis a (enfin) réagi.
Le Kremlin a réclamé de l’argent aux oligarques pour financer la guerre. La guerre a beau être prioritaire, quand les caisses sont vides, elles sont vides.
Viktoria Bonya, influenceuse monégasque, a mis les pieds dans le plat (avril).
Le Kremlin a réagi : deux gouverneurs virés, un ministre envoyé sur le terrain et j’ajouterais bien la mort d’un responsable des services vétérinaires même si le Kremlin n’y a un rôle que dans la pression qui reposait sur lui pendant la crise (mai).
Les rumeurs se multiplient, parfois diffusées opportunément à ce moment-là : risque d’assassinat, de putsch, de drones sur le Kremlin, élites furieuses et fatiguées …
Vladimir Poutine trahit son état de stress en embrassant un enfant en public et en promenant son ancienne professeure dans Moscou. Il est au maximum de son humanité.
L’Ukraine tente de profiter de la crise. Ses drones ont touché la banlieue de Moscou à plusieurs reprises. La situation sociale étant tendue en Russie, la perception de ces frappes évolue. Il n’est plus seulement question de faits divers lointains, les drones contribuent à la sensation d’une situation qui part à vau-l’eau.
Quelques soient ses projets pour l’avenir, le Kremlin répond, il doit plaire aux radicaux. Il envoie un Orechnik (le missile magique de Poutine) en plein cœur de Kyiv en réponse.
Les fuites se multiplient pour faire état d’un Kremlin en pleine réflexion sur l’évolution de ses rhétoriques. Deux articles sur lesquels je reviendrai ci-dessous semblent aller dans ce sens. Objectif : se préparer à un cessez-le-feu sous forme d’une défaite déguisée en victoire.
Qu’il vise un cessez-le-feu ou une fuite en avant, c’est le moment où jamais pour Vladimir Poutine de rejouer la carte de la ligne rouge en jouant notamment, ça faisait presque longtemps, sur le nucléaire.
Deux étonnants articles russes…
Voilà donc où nous en sommes.
Je remarque un autre phénomène, que l’on a rarement vu aussi clairement dans ce pays.
Plus la conscience que son mécontentement est partagé par le reste du pays se fait, plus il devient tolérable de l’exprimer publiquement. Preuve que le Kremlin, vu de ses yeux, a toujours raison d’isoler et de censurer les colères des gens.
Dans mon point (10), je faisais référence à deux articles étonnants publiés dans la presse russe.
Que penser de cet article du “Moskovskiy Komsomolets” repéré par notre camarade de la BBC à Moscou, Steve Rosenberg ?
S’agit-il d’une critique ? D’une tentative de faire passer la pilule commandée par le Kremlin ? D’un article “test” du pouvoir ? D’une marque de déni profond de la part de la ligne radicale ?
“Des défaites étonnantes : quand les revers géopolitiques peuvent être plus utiles que les victoires éclatantes
Le mécanisme propre au destin historique russe a toujours transformé les défaites en victoires.”
Quel titre étrange !
L’auteur, “Dmitry Krasnov, avocat honoraire de Russie, membre de la Chambre publique de Moscou” s’y exprime comme un expert, un éditorialiste.
“Chaque défaite militaire, chaque « paix honteuse », n'a pas détruit la Russie ; au contraire, elles l'ont renforcée et ont préparé de futures expansions territoriales ainsi qu'un renforcement de sa position internationale” affirme-t-il.
Au-delà du caractère étonnant de la thèse principale, il y a les démonstrations, qui semblent systématiquement viser Poutine et son élite. L’auteur défend l’idée que les défaites obligent les élites à céder des privilèges et à ouvrir davantage la société, créant ainsi une situation plus favorable à une opération militaire.
Son exemple principal n’est pas le plus frais, il repose sur l’occupation mongole du 13e au 15e siècle
Il y est décrit une sorte de théorie cyclique selon laquelle l’histoire russe alternerait entre accumulation de privilèges par les élites, stagnation, défaite, puis réformes et redressement.
Une dernière question sur ce sujet. Entre le moment où j’ai écrit le texte ci-dessus et le moment où j’ai relu cette lettre avant de vous l’envoyer, l’article a été retiré du site…
Je n’ai aucune idée de ce qu’on peut en conclure !
Le voici accessible sur les archives du web.
Soit dit en passant, autre document supprimé ces derniers jours : ce “Hourra, hourra, hourra” ridicule de Vladimir Poutine retiré du site officiel du Kremlin :
Un deuxième article publié dans la revue “Russie dans la politique globale”, revue tenue par des penseurs proches de Vladimir Poutine, a attiré mon attention.
Son titre : “La dure prose de la réalité” par Vasily Kashine, chercheur en Sciences politiques.
L’auteur y liste tout ce que la Russie pourrait fait pour détruire l’Ukraine et sa conclusion est toujours la même, aucune escalade ne permettrait d’atteindre l’objectif du Kremlin en Ukraine, à savoir, un gouvernement local qui lui serait soumis.
“Il est important de regarder sans lunettes roses le caractère d’un futur régime ukrainien. Ce sera sans aucun doute un régime anti-russe, orienté vers l'Occident. L’Ukraine est devenue un problème à long terme pour la Russie. L’objectif de « liquidation du régime anti-russe » en Ukraine est fondamentalement inatteignable au stade actuel et sur le long terme sans occupation militaire complète de l’ensemble du pays (y compris la partie occidentale)
(…)
La Russie n'a pas la capacité de gérer de tels territoires avec une économie détruite et une population extrêmement hostile.”
L’auteur compare de façon malhonnête la mobilisation ukrainienne à la mobilisation russe, qu’il décrit comme “seulement 300 000 personnes mobilisées en 2022”. Pour rappel, la mobilisation court toujours en Russie. Parfois réalisée par la force, plus souvent par l’argent, elle l’est aussi par des stratégies détournées pour ne pas attiser la moindre colère sociale : mobilisation des prisonniers, des nationalistes de clubs de musculation, des migrants (parfois forcée), des étudiants, des citoyens étrangers sur leur territoire… Et depuis quelques jours, des Russes endettés.
Mais l’auteur balaye l’idée d’une mobilisation générale assumée en Russie.
“L’idée que nous pouvons rapidement faire tomber le front ukrainien si nous « mobilisons, nous augmentons nos efforts et que nous frappons de toutes nos forces » devrait également être jetée et oubliée.”
L’auteur s’attaque également à cette ligne dure qui fait si peur au Kremlin. Celle qui réclame une destruction du pouvoir ukrainien par la force, une pluie de bombe sur l’Ukraine.
Point presque amusant, il compare juste avant cette citation l’Ukraine avec… l’Iran, partenaire de la Russie.
“En se fixant une telle tache, la Russie pourrait détruire les bâtiments des départements critiques d'Ukraine, tuer des centaines de spécialistes difficiles à remplacer (par exemple, financiers, économistes, énergie, etc.) et de nombreux représentants de l'élite ukrainienne, y compris Zelensky lui-même. De telles actions augmenteraient considérablement la popularité du pouvoir russe et augmenterait fortement le coût du soutien européen à Kiev.
Mais cela ne conduirait pas à une défaite immédiate de l’Ukraine et, en général, n’aurait qu’un léger impact sur la réalisation par la Russie de ses objectifs de guerre.”
Sa conclusion : “Nous n'avons aucune raison de nous attendre, dans un avenir proche, à une sortie de l'impasse de la guerre de positions en Ukraine.”
J’ajouterais à ces analyses mélange de constats timides et d’arguments malhonnêtes une déclaration, à la télévision russe, de la propagandiste en cheffe Margarita Symonyan (vous savez, “l’ancienne” cheffe de la propagandiste qui se répand quotidiennement sur “Cnews”), qui s’est tentée cette semaine à une petite réécriture de l’histoire :
“Il y a une guerre populaire et une guerre sacrée. Et nous pouvons dire que l’Ukraine est trop petite pour une guerre sacrée. Nous ne menons pas une guerre contre l’Ukraine, je ne me lasserai pas de le mentionner. La guerre contre l’Ukraine s’est terminée le 28 février 2022. Six jours après le début de la SVO (“Opération spéciale”). C’était une petite opération, comme en Géorgie. C’est terminé, les Ukrainiens étaient prêts à tout donner, à n’importe quelles conditions. Mais maintenant, nous luttons depuis 5 ans contre toute l’Europe. Par conséquent, c’est une guerre sacrée. Contre un pays vaste.”
Stop ou encore ?
Le Kremlin a vite fait de nous donner la sensation d’une situation prête à exploser. C’est une stratégie, celle de la “ligne rouge” constamment repoussée par l’Ukraine et les Européens depuis 2022.
Cette stratégie ne nous permet jamais de balayer l’hypothèse d’une fuite en avant de Vladimir Poutine, qui pourrait créer une situation encore plus difficile pour les Ukrainiens et mettre les Européens face au destin de l’Union.
Ce petit monde est fébrile, les attaques de drones sont intenses et les engins en perdition au-dessus des pays baltes ou de la Roumanie se multiplient.
Le drone russe qui s’est a priori accidentellement écrasé sur le toit d’un immeuble d’habitation en Roumanie a instantanément déclenché une réaction européenne et Otanienne que je n’analyserais pas ici. Certains penseront qu’elle laisse à désirer, les autres, qu’un accident laisse de la place à une réaction nuancée.
Les drones ukrainiens retrouvés dans les pays baltes jouent aussi un rôle dans l’augmentation des tensions.
Poutine ressort la carte du nucléaire pour nous calmer (Oreshnik, exercices avec la Biélorussie, drone ukrainien qui aurait fini sur la centrale de Zaporijjia), il menace les pays baltes, bombarde l’Ukraine au maximum et ne montre aucun signe d’apaisement.
Il joue là-dessus : est-ce pour nous calmer (et calmer les excités de son camp) en attendant de construire une rhétorique en faveur d’un cessez-le-feu ou s’engage-t-il dans une fuite en avant ?
La suite au prochain épisode…
En attendant, l’économie souffre toujours autant, et le blocage du détroit d’Ormuz aide à peine…
Anton Siluanov, ministre des finances russe appelle la population à mettre ses billets cachés à la banque.
“Tout le monde a des économies, certains en ont plus, d’autres moins… Qu’en faire ? Mettre sous un oreiller sans utiliser ces ressources, ou apprendre à les gérer en investissant dans divers domaines ? Le plus simple est de les déposer à la banque"
Ceux qui ont connu l’URSS et surtout sa chute doivent avoir la référence. Il est très courant pour les Russes de conserver chez eux des roubles mais plus souvent des dollars, en prévision des crises à venir…
C’est tout pour cette semaine !
Si vous voulez en savoir plus sur ces sujets, j’ai participé à deux émissions la semaine passée :
“Alerte aux ambassades : Poutine veut-il détruire Kiev?” sur France 5
Et “Poutine : isolé, même en Russie ?” sur Public Sénat.
N’oubliez pas, “Moscou parano”, un livre reportage réalisé en Russie, est toujours disponible chez vos libraires. Le Monde en a fait un petit papier mardi dernier.
Des rencontres seront organisées cet été, à Vichy et Saint-Honoré-les-bains, puis Lille et Bayeux à la rentrée… Mais nous en reparlerons plus tard!
Bonne semaine !








Pour la première fois, je vais être un peu critique vis-à-vis de cette lettre. Ce qui faisait sa force, c'était d'évoquer le "vécu" des Russes, ce dont tout le monde se moque en Occident, aucun journaliste n'abordant ce sujet. Là, j'ai l'impression de lire une revue de presse bis à la Rosenberg. Le journaliste de la BBC le fait mieux que personne. Il faudrait revenir aux fondamentaux : c'est quoi, aujourd'hui être russe dans la Russie de Poutine ? Mais peut-être est-ce difficile à réaliser sans être sur place...
Vos articles sont toujours pertinents et je ne me lasse pas de les lire même si vous n’êtes plus à Moscou. Je vous trouvais très brave de vous y maintenir. (Facile de critiquer quand on a les deux pieds sur un pouf!) Je vais d’ailleurs prolonger mon plaisir avec Moscou parano. Bonne continuité!